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2017-01-01

Alep : le droit à l’analyse - Djordje Kuzmanovic

 

  

Ces derniers jours, j’ai été la cible d’attaques me présentant comme un soutien de Bachar al-Assad et de Vladimir Poutine et m’accusant d’insensibilité face à la tragédie d’Alep. À travers moi, il s’agit de viser Jean-Luc Mélenchon, candidat à l’élection présidentielle, attaqué au même moment sur ses positions dans le dossier syrien. Je me suis expliqué ailleurs sur les deux tweets qu’on me reproche.

Je regrette d’avoir choqué en remarquant que la destruction du principal hôpital d’Alep a été évoquée à plusieurs reprises dans les médias : s’il est difficile d’argumenter en 140 caractères, je ne cherchais nullement à nier la tragédie des civils pris sous les bombes, mais à dénoncer la guerre de l’information qui double les hostilités sur le terrain et les manipulations auxquelles elle donne lieu.

"Invoquer les droits de l’Homme uniquement dans certaines situations en dévoie le sens" 

La mort et la souffrance des civils dans les guerres, même légitimes, ne peuvent laisser indifférent. Deux problèmes se posent cependant : celui de l’indignation sélective et de la criminalisation de la réflexion. En effet, d’autres conflits en cours provoquent peu d’émoi ; sans nier les souffrances à Alep ni en excuser les auteurs, il faut souligner que la couverture médiatique joue un rôle primordial dans la naissance des émotions collectives. L’indignation serait aussi forte devant les souffrances des civils du Yémen – 10.000 morts, 2,2 millions d’enfants en malnutrition – ou de Mossoul, si on en parlait autant. Invoquer les droits de l’Homme uniquement dans certaines situations en dévoie le sens et en fait un vulgaire instrument de propagande. Car quand elle ne passe pas inaperçue, la souffrance des civils obère au contraire toute possibilité d’interroger les événements. Pourtant aucune tragédie ne nous exonère du devoir de comprendre ; au contraire, il faut dépasser le cadre compassionnel pour s’interroger sur les causes du drame et rechercher des solutions.

Oui, la couverture médiatique du conflit en Syrie apparaît orwellienne. Dans 1984, les trois puissances qui se partagent le monde sont perpétuellement en guerre ; bien que les alliances changent constamment, on présente toujours l’ennemi du moment comme le mal absolu, effaçant la mémoire de tous les événements passés qui viendraient brouiller ce scénario. La présentation des événements syriens suit précisément ce schéma. À la suite des attentats de 2001, Al-Qaïda a été désignée comme l’ennemi et combattue, tout comme plus tard un autre avatar du terrorisme international, Daech. Nul besoin d’énumérer les crimes de ces organisations, commis dans les pays occidentaux, mais aussi, bien plus massivement, dans les pays musulmans – 30.000 morts depuis les attentats de Charlie Hebdo.

"L'hégémonie des djihadistes au sein de la rébellion est en partie le fruit de l’inaction de l’Occident"

Mais dernièrement, la couverture du conflit en Syrie semble frappée de schizophrénie. On parle parfois de Daech, presque plus jamais d’Al-Qaïda ; on parle beaucoup de la guerre menée par Bachar el-Assad ; mais on rapproche rarement ces deux informations. Certes, lorsqu’on le fait, le tableau devient moins simple que celui d’une lutte du bien contre le mal. Mais ce refus de faire tenir ensemble toutes les données du problème suit précisément ce qu’Orwell appelle la “double pensée”. Est-il criminel de le remarquer et de rappeler l’autre côté de la réalité, qu’on essaie de refouler ?

Cette autre réalité, c’est que la ville d’Alep-Est était tenue principalement par des djihadistes apparentés à Al-Qaïda ou à Daech. Les informations indiquant que la rébellion a depuis longtemps été phagocytée par les islamistes ne manquent pas ; même si ces organisations combattent Assad ou Poutine, qui peut en souhaiter la victoire ? À Alep-Est, les djihadistes ont fait la même chose qu’ils ont fait hier à Manbij et qu’ils feront demain à Mossoul, après-demain à Raqqa : prendre en otage les populations et s’en servir comme boucliers humains, pour négocier ensuite une retraite vers des zones encore sous leur contrôle. Certes leur hégémonie au sein de la rébellion est en partie le fruit de l’inaction de l’Occident au début du conflit, mais on ne réécrit pas l’histoire. Aujourd’hui, que souhaite l’Europe ? Qui veut-elle voir l’emporter dans ce conflit, et comment ? Le mieux serait de voir gagner l’opposition démocratique, mais cela relève d’un vœu pieux. Faut-il donc, pour apparaître moral, renoncer à considérer les solutions, mêmes imparfaites, qui s’offrent réellement sur le terrain ?

En refusant de s’intéresser à l’origine des groupes djihadistes – le salafisme wahhabite –, la France a accentué son effacement diplomatique. Depuis des décennies, les États-Unis instrumentalisent l’islamisme wahhabite au service de leurs intérêts géopolitiques. Mais les coupables directs sont bien l’Arabie Saoudite et le Qatar, qui financent le djihadisme, et la Turquie, qui lui offre une base arrière. Tous ces pays sont, à des degrés divers, des alliés de la France. Notre gouvernement a donc préféré dénoncer la Russie, dont l’intervention en Syrie a pourtant réussi à changer la donne en évitant la prise de Damas par les islamistes. Sans l’intervention russe, conduite après le refus de la France et des Etats-Unis d’une coalition internationale sous mandat de l’ONU telle que proposée par la Russie en septembre 2015, Daech serait maintenant un acteur étatique de premier plan et aurait fait un grand pas vers la mise en place de son projet de renouveau du califat. Est-ce cela que nous souhaitons pour les populations de cette région et pour le monde ?

"Sans l’intervention russe, Daech serait maintenant un acteur étatique de premier plan"

La tragédie de la diplomatie française tient à son inféodation aux États-Unis et aux relations douteuses qu’elle entretient avec les monarchies théocratiques du Golfe. Les contrats d’armement qui la lient à ces pays et les accointances politiques de nos dirigeants empêchent la France d’adopter une ligne d’action autonome. Il est temps que nos responsables expliquent qui notre pays a armé dans le conflit syrien, avec quelles armes et avec quel suivi, et qu’ils justifient le choix des alliances dans lesquelles la France a été engagée. L’Arabie Saoudite, le Qatar, la Turquie, les États-Unis ont des intérêts qui pour beaucoup ne sont pas les nôtres. Ils ont hautement contribué à la déstabilisation du Proche-Orient, avec pour résultat l’explosion des actions terroristes, notamment sur notre sol, la crise migratoire et l’escalade militaire qui a conduit aux tragédies telles que celle d’Alep-Est.

La France doit cesser de s’enfermer dans des postures dogmatiques et retrouver la diplomatie de médiation qui a jadis fait sa grandeur. Se démarquant tant des États-Unis que du Qatar, de l’Arabie Saoudite et de la Turquie, elle doit chercher à construire une coalition internationale sous mandat de l’ONU, capable d’éradiquer les groupes terroristes. C’est tout le système d’alliances de la France et sa vision internationale qui doivent être repensés si nous voulons contribuer à mettre un terme à la menace de la guerre et construire la paix, en Syrie et ailleurs.

Source : marianne.net 20 Décembre 2016

 

                                                                                                                                                                                          

 

 

 

 

 

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