Dr Mohamed Al-Sayed Saïd

La gestion de la transition

Il est extrêmement bénéfique d’établir des comparaisons entre les différentes expériences arabes pour ce qui est de la gestion de la transition et du changement. Naturellement, de telles comparaisons nécessitent des études détaillées. Le lecteur ordinaire qui ne détient pas l’accès à de telles recherches a pleinement le droit d’en prendre connaissance d’autant plus qu’il est supposé participer à la discussion des dossiers à l’ordre du jour. A mon avis, il faut cesser de faire peu de cas du lecteur ordinaire, surtout qu’il est ce qu’on possède de plus précieux. Non seulement parce qu’il est caractérisé par une sagesse héritée au fil de l’histoire et qu’il peut être d’un apport considérable, plus même que ceux s’exprimant quotidiennement dans les pages des journaux par des paroles creuses. Mais aussi parce qu’il lui revient le mérite de diffuser le savoir dans toutes les sphères de la société et de posséder la clé de l’expérience de la vie au quotidien dans tous les recoins du pays. N’est-il pas grand temps de lui donner l’espace et la possibilité de s’exprimer sur les événements agitant son pays ?

Le 1er critère de comparaison est conditionné par l’existence d’une vision politique relativement complémentaire de la réforme démocratique. Là, on affirmerait en toute confiance que, malheureusement, la majorité écrasante des pays arabes n’ont pas proposé à leurs peuples une « vision » complémentaire leur servant de repère et leur permettant de savoir comment et quand est réalisé le passage à la démocratie et si les conditions d’une éventuelle renaissance existent. Beaucoup de pays arabes voient la solution dans un passage graduel sans fixer de véritable programme d’action. Ils se contentent de répéter qu’une certaine réforme est éventuellement suivie par d’autres dont les contours ne sont toujours pas définis. Par conséquent, l’absence de visions claires entraîne un vide intellectuel que les grandes forces et notamment les Etats-Unis essayent de combler. Ainsi, les Etats arabes et leurs élites au pouvoir se trouvent toujours sur la défensive et il devient facile de les provoquer parce que théoriquement parlant, il sont à l’image de ceux qui se soucient peu des libertés de leurs peuples. L’absence de cette vision fait émerger le phénomène d’égarement des gouvernements et de leurs élites au pouvoir qui changent d’avis du jour au lendemain et qui se trouvent hésitants. Parfois même l’Etat arabe propage une idée sur les réformes attendues mais agit d’une manière totalement contradictoire. Dans certains cas, l’action d’un pays arabe donné est de loin meilleure que son discours. Du coup, elle n’obtient aucune retombée positive des opérations effectives de la réforme. Le scénario contraire est tout aussi valable. L’Etat arabe peut prononcer un discours enflammé sans qu’il ne soit accompagné d’une action déterminée, sa crédibilité est alors remise en cause même si elle est suivie par des réformes ultérieures dans des cas spécifiques et notamment le Soudan, où la société se trouve aux prises avec un désarroi vu l’incapacité de l’élite au pouvoir de présenter une vision politique pour la réforme. Ce, malgré le calme politique et la cessation des violations des droits de l’homme et des libertés publiques en général. Quant au modèle inverse, il se manifeste dans le rejet de toute réforme essentielle et la persistance de l’étouffement politique sans qu’un quelconque changement ne survienne dans la relation Etat/société. Ce modèle comprend bon nombre de pays arabes comme la Syrie, la Libye et la Tunisie. Partant, la 1re leçon à apprendre aux administrations arabes sur la transition est la nécessité d’avancer tous les jours des visions complémentaires et de définir le processus politique de réforme. On affirmerait par exemple que le régime désiré est un régime démocratique en fin de compte semblable aux modèles des sociétés occidentales avancées. Dans ce contexte, il est préférable également de suivre un modèle spécifique de Constitution. Ces régimes, pour définir leur démocratie prônée, diraient qu’elle doit refléter la particularité de la société dans des aspects spécifiques. Elle s’ajouterait aux principes des démocraties occidentales. Le 2e critère est relatif à la portée de ces réformes : nous avons un seul cas de transition pacifique du pouvoir politique. Celui du Maroc qui envisage actuellement une nouvelle vision reposant sur l’institution d’une monarchie constitutionnelle. Une vision qui n’a guère été boycottée par le jeune souverain, qui tente au contraire de la réaliser graduellement. Un nombre limité de pays arabes adoptent la solution du juste milieu. Ceux qui

ont franchi le grand pas sur la voie de la protection des libertés publiques et ont tenu des élections pluralistes libres et intègres sans pour autant réaliser ou laisser présager la réalisation d’une transition du pouvoir, comme dans le cas du Koweït et à un degré moindre du Bahreïn. La plupart des pays arabes sont classés sous l’école traditionnelle de la transition du pouvoir reposant sur un discours incitant au refus. Barrant ainsi la route à l’avancée et parfois même consistant à avancer d’un pas et à reculer d’un autre. Pour éviter de tomber dans ce piège, il est nécessaire de se libérer le plus tôt possible de ce discours qui s’érige en obstacle et qui est la raison essentielle derrière la perte de l’ambition démocratique et l’égarement vécu par certains pays arabes.

Le 3e critère est relatif au degré d’assimilation politique. A ce niveau, le problème majeur est la position vis-à-vis des courants islamistes. Il existe un seul gouvernement formé essentiellement du courant islamiste populaire, celui du Soudan. Un gouvernement qui a, aujourd’hui, reconnu le pluralisme. Alors que cette multiplicité était la cause même de sa ruine. Dans d’autres cas, l’Etat dirigé par les membres d’une même famille recourt à l’institution religieuse traditionnelle. Certaines autres expériences reconnaissent certains courants islamistes modérés que ce soit en légitimant leur présence ou en les reconnaissant de fait. Alors que la plupart des autres pays arabes persiste à toujours voiler la légitimité des courants islamistes modérés. Mais il existe de grandes différences dans la pratique. L’Egypte permet une représentation législative sous l’ombrelle des indépendants, tandis que d’autres pays arabes leur font la guerre comme la Syrie qui a récemment dit que la ligne rouge est l’appartenance aux Frères musulmans. Certains pays arabes comme la Libye et la Tunisie s’approchent du modèle syrien violent, alors que d’autres s’approchent de la ligne égyptienne moins rigoriste. Il faut noter là que le passage à la démocratie ne pourra se faire sans parvenir à une solution de la problématique religieuse.

Le 4e et dernier critère rassemble les indices concrets de la pratique démocratique. Nous devons ici rappeler l’erreur fondamentale commise par certaines institutions occidentales quand elles classent les pays en fonction de ces indices. Une institution comme « la maison de la liberté » classe en effet l’Egypte dans une position retardée selon ses propres critères d’évaluation. Ce qui est erroné, car ces institutions n’ont pas une idée exacte des différentes réalités arabes. Si on avait vu les choses à partir de ces dernières, on aurait remarqué que l’Egypte a parcouru un long chemin sur la voie de la démocratie. C’est l’unique pays arabe à posséder un héritage démocratique s’étant étalé sur tout un siècle.

 

Vice-directeur du CEPS, membre du Kifaya, l’un des conseillé de l’ACHR.