COMMISSION ARABE DES DROITS HUMAINS

Arab Commission for Human Rights
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92240-Malakoff- France
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2011-05-03

Révolution en Egypte

 

Rapport rédigé par

Violette Daguerre

  

1 mai 2011

 

 

C.A. DROITS HUMAINS

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Introduction

Deux semaines après le déclenchement en Égypte des protestations ayant débuté le 25 janvier 2011, la Commission Arabe des Droits Humains (ACHR) a dépêché entre le 7 et le 12 février une délégation de six personnes (Violette Daguerre, Nasser Ghazali, Philippe Favart, Georges Beauthier, Yvonne Ridley et Warren Biggs, rejoints sur place par Muriel Juramie). Leur mission consistait à enquêter sur les violations des droits de l’homme commises lors des derniers événements et les exactions qui ont touché indistinctement manifestants, journalistes, militants politiques ou associatifs (dont un membre d’ACHR) et toute personne ayant eu la malchance de croiser des agents de police et des voyous ou ‘baltaguias’ ayant reçu l’ordre de sévir contre la population. La mission a pu rassembler des informations et des témoignages de victimes, parents, médecins, avocats, journalistes, défenseurs des droits de l’homme, responsables de partis politiques de l’opposition, au Caire comme à Alexandrie.

C’était pour la délégation un moment crucial de l’histoire de l’Égypte qu’elle a eu à partager avec le peuple égyptien lorsque, à l’issue de 18 jours de contestations et de manifestations, un président omnipotent tout au long de trois décennies s’est trouve acculé à remettre son pouvoir. Puis un vice-président fraichement nommé s’est vu rapidement éclipser par un Haut Conseil Militaire devant assurer la gestion du pays pendant une période transitoire jusqu’à l’organisation d’élections législatives et présidentielles libres. C’était une phase inoubliable à vivre aux côtés de jeunes et moins jeunes décidés à prendre leur destinée en main et recouvrer leurs droits légitimes longtemps spoliés. Nous avons été sur la place Tahrir en fin de cet après-midi mémorable du vendredi 11 février, pour assister au début du basculement de l'Égypte dans une nouvelle ère et voir les mouvements de liesse générale, fêtant du coup le grand événement et l’écroulement d’un régime présenté jusqu’alors comme «la clé de voûte» de l’édifice proche-oriental.

Tout a commencé à partir des manifestations planifiées le 25 janvier, à l’occasion du jour de la fête de la police, pour marquer la colère de la population contre les forces de l’ordre après la mort de Khaled Saïd. C’était un jeune homme de 28 ans d’Alexandrie, arrêté par deux policiers en civil et battu à mort dans un cybercafé en juin 2010. Son corps sera retrouvé à la morgue avec le visage totalement tuméfié. Son tort est d’avoir diffusé sur Internet une vidéo montrant plusieurs policiers se partageant une saisie de drogue. Devenu un symbole, une page Facebook lui a été consacrée sous le nom : « Nous sommes tous des Khaled Saïd ».

Cette page, impulsée par Wael Ghoneim (un jeune Égyptien, responsable marketing Google pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord), a connu un grand succès jusqu’à devenir un lieu d’expression majeur des dissidents, et jusqu’au jour où un appel à manifester le 25 janvier a été lancé sur le site 6th April et 37 000 manifestants sont descendus dans la rue.

L’histoire va s’accélérer par la suite  : le 2 février, les interventions de gangs de voyous payés ("baltaguias") et d’ agents de sécurité en civil vont faire régner la terreur et mater les protestations. Montés sur des chameaux et des chevaux, ils se sont livrés, à coup de pierres, de cocktails Molotov, de barres de fer et autres armes blanches à des affrontements contre des manifestants pris pour cible. Ceux-ci ont été lynchés, emmenés dans les locaux de la police militaire et emprisonnés plusieurs jours durant. Mais il y a eu surtout plusieurs dizaines de personnes qui sont mortes, quelques milliers de blessés et des centaines de disparus.

Il est à rappeler que les Égyptiens n’ont pas, lors des années précédentes, arrêté de faire les frais de ces méthodes, notamment lorsqu’il s’agissait de disperser des manifestations et de dissuader les opposants de poursuivre leurs mouvements. Ce fut aussi le cas pour mettre en œuvre des fraudes, exercer de l’intimidation et du racket, sous un régime d’État d’urgence en place depuis 1981. Dernièrement, les ‘baltaguias’ se sont montrés lors des élections législatives de novembre 2010, à l’appel du parti au pouvoir, Parti national démocratique (PND), et des hommes d’affaires qui ont eu recours à leurs services. Sur une population de 78 millions d’habitants, il y a près de deux millions d’hommes – y compris les informateurs de la police – prêts à intervenir à tout moment pour étouffer toute forme d’opposition ou de dissidence.

Mais pour les étrangers venus en touristes en Égypte ou pour s’y établir, ce pays leur semblait un endroit sûr parce que la population y est durement réprimée. Que dire lorsqu’on entend des diplomates (français en l’occurrence) déclarer : “On nous a dit que le peuple égyptien était dangereux et on a donc placé nos ambassades dans des cages ! En fait, au nom de la lutte contre le terrorisme, nos mouvements sont très limités. Notre gouvernement et le gouvernement égyptien nous empêchent de rencontrer les gens du peuple.”

Ce qui s’est passé durant ces journées de début de la Révolution n’était donc qu’une expression de ce qui a été perpétré depuis de dizaines d’années, où torture et toute forme d’exactions ont été tolérées et où poursuivre les tortionnaires et les responsables des violations abjectes des droits humains était mission impossible. Ce sont ces années d’impunité qui ont rendu possible les événements de ces dernières semaines dans les rues du Caire et d’autres villes égyptiennes en insurrection. Malheureusement, ces violences, couramment pratiquées par les forces de l’ordre égyptiennes, n’ont rencontré que peu d’échos au sein de la communauté internationale.

Témoignages

Nous avons débuté nos entretiens au Caire par la rencontre de membres du Hisham Moubarak Law Center, et notamment M. Mustapha Al Hassan, aussi membre de la Commission Arabe des Droits Humains, qui a été emprisonné quelques jours auparavant. L’entretien s’est déroulé en présence entre autres de MM. Khaled Ali et Nadim Mansour, représentants du Centre égyptien des droits économiques et sociaux. En fait, le Centre Hisham Moubarak et le Centre égyptien des droits économiques et sociaux (ci-après Centre égyptien des DES) occupent le même bâtiment. Le premier s'intéresse à tous les droits, alors que le deuxième s'occupe essentiellement des droits économiques et sociaux. Les deux centres avaient dès le début des événements uni leurs efforts pour rassembler de la nourriture et l'apporter aux manifestants sur la Place Tahrir (Place de la Libération en arabe et épicentre des manifestations au Caire). Ils leur fournissaient également de l'aide judiciaire et des médicaments.

C’est ainsi que le 3 février, les membres du Centre Moubarak furent arrêtés par des policiers qui s'étaient rassemblés en bas de l'immeuble. Lorsque les activistes entendirent des coups de feu, ils décidèrent d'enfermer tout leur matériel au Centre égyptien des DES et de se rassembler au centre Hisham Moubarak.  Peu de temps après, des ‘baltaguias’ armés avec des armes blanches entrèrent dans le bâtiment accompagnés de trois policiers. Ils étaient aussi accompagnés par la police militaire. Ceux-ci leur dirent qu'ils avaient reçu l'ordre de tirer s'ils essayaient de s'enfuir. Ils fouillèrent et regardèrent partout, accusant les activistes d'avoir reçu de l'argent des Israéliens et du Hezbollah. (Cette accusation était en vogue durant la période où nous étions sur place).

La police entra dans les locaux, décrocha les téléphones en les accusant de recevoir des coups de fils de Téhéran. Ils prirent 9000 LE, ainsi que tous les ordinateurs portables et les disques durs. Ils demandèrent aux 30 activistes présents de descendre au 1er étage en les accusant d'espionnage et de trahison. Les ordinateurs qui ne furent pas confisqués ont été détruits (nous en avons pris des photos), mais ils ne savent pas si ce fut par la police, la police militaire ou les ‘baltaguias’. Plusieurs activistes furent transportés en voiture au siège de la Sûreté de l'État à Nasr City, ensuite vers un centre de renseignements militaires inconnu. Durant leurs entretiens, ils avaient tous les yeux bandés et leurs téléphones portables furent confisqués, avant d’être relâchés 2 jours plus tard, sans néanmoins avoir été torturés. Les personnes qui les ont arrêtés étaient des officiers de la Sûreté d’État. Les militants ont dû par la suite envoyer un télégramme au Procureur Général pour relater les faits.

Dans un autre entretien en présence de Mme Mouna Mina, médecin des sans droits, Mme Shaima , médecin,  M. Ahmed Faouzi , militant de l'Association égyptienne pour l'entraide sociale, et M. Taher Abdul Nasser, avocat, on apprend que le 2 Février, jour où ils étaient présents sur la place Tahrir, 6 personnes ont été tuées, beaucoup de personnes ayant été étouffées par les gaz lacrymogènes, d’autres ont été blessées avec des couteaux et des pierres. Dans la nuit du 28 au 29 janvier, ils ont évacué 50 patients vers un hôpital, parfois avec l’aide de soldats présents sur place. De nombreuses personnes ont par contre refusé d'être évacuées, car le mardi 25 janvier, plusieurs activistes transférés à l'hôpital ont été arrêtés et frappés par les forces de l'ordre.

Le samedi 29 janvier, l'armée contrôlait toute la place. Des francs-tireurs ont tiré sur des manifestants en visant la poitrine, la tête et le cou. Des balles réelles ont été utilisées. Les hôpitaux de campagne, dont ceux dressés sur la place Tahrir, ont rapporté le décès d’au moins 139 personnes. Les tirs étaient très précis avec comme objectif, semble-t-il, de tuer.

Le mercredi suivant, du matin jusqu’à 5 heure de l'après midi, des manifestants furent blessés par des cocktails Molotov et des pierres lancées des toits par les manifestants "pro-Moubarak", armés de sabres et chevauchant des chameaux et des chevaux. De 16 heures (jusqu'a 1 heure du matin du jeudi, 2 à 4 personnes furent tuées par balles. Le jeudi de 3 à 6 heures du matin, il y avait encore des tirs par armes à feu. Les médecins présents portaient, tout le temps où ils soignaient les blessés, leurs blouses blanches. Malgré cela, certains d’entre eux ont été blessés par des tirs.

Le Dr Mona était présente dès le 25 Janvier sur la place, et ce à la demande du syndicat des médecins, après avoir entendu qu'il y avait eu de nombreux blessés. Pour le vendredi 28, ils avaient rassemblé des médicaments et du matériel médical dans une mosquée faisant office d’hôpital de campagne. Ce jour-là, il y eut plusieurs vagues de blessés, causés d'abord par pierres à la suite des échauffourées entre les manifestants et la police. Ensuite entre 6 et 7h, par balles en caoutchouc ; la garde présidentielle a apporté à la police des armes et des balles, ce qui a intensifié les tirs.

Les membres de la mission ont été à plusieurs reprises sur la place Tahrir, se mêlant à la foule, discutant avec des activistes sur la place ou sous forme de réunions. Aussi il y a eu des rencontres avec des personnalités politiques, dont le Dr Aboulfoutouh, du mouvement des Frères musulmans et représentant de l’Union des médecins arabes, et Dr Mostafa Abdeljalil, représentant du mouvement Kefaya.

Par ailleurs, le Dr Hiba Raouf,  militante de la société civile, et l’une des habitants des appartements qui surplombent la Place Tahrir, nous a expliqué que dès les premiers jours, elle s’est lancée dans l’action, pensant qu’il fallait assez vite s’atteler au nettoyage de cette place. Elle s’est occupée de la distribution de sacs plastiques et de la fourniture de couvertures de toilettes pour les boites installées à cet usage. L’association des ramasseurs d’ordures se chargeait d’ailleurs du nettoyage, ainsi que d’autres voisins et de personnes venues d’autres quartiers, prêtant main forte aux besoins de nettoyage, de ramassage et d’évacuation des ordures et des eaux usées, etc. Le Dr Raouf s’est chargée aussi de la distribution d’eau et de sandwichs aux manifestants. Et alors qu’il n’y avait aucun service émanant de l’État qui subvenait aux besoins en sang, elle a veillé à l’organisation de dons de sang.

À Alexandrie, la mission a rencontré MM. Haytham Abu Khalil, Centre des victimes des DH, Moheb Abboud, Association Baladi pour le développement de la démocratie, Omar Sbakhi, Association des partisans des droits humains et Mahmoud Jaber du Centre Chehab des droits de l’homme.

Ces militants nous ont fait part de témoignages de violations graves des DH rassemblés durant les manifestations à Alexandrie, où il y a eu 84 tués dont 34 identifiés jusqu’au moment de l’interview, grâce à leur reconnaissance par leurs familles. Au nom de ces familles, ils ont présenté une requête au Procureur général au sujet du directeur de la sûreté d’Alexandrie accusé, ainsi que les responsables de l’appareil de sécurité centrale et de la sécurité du Ministère de l’Intérieur, de se livrer à une tuerie et à l’usage de balles réelles. Ils ont mis la main sur un document envoyé sous forme de fax secret au centre de la police et ses annexes et signé par Hassan Abdelrahman, responsable de l’appareil de sûreté d’État. Ce document explique la manière de procéder face aux manifestations et comment faire évacuer les policiers des centres, laissant la place aux voyous pour effectuer le nettoyage et sévir contre les manifestants.

Ce qui implique d’intenter des procès contre ces personnes, demandant leur inculpation et un dédommagement des victimes. Et si cela échoue, le recours à une justice internationale sera envisagé. Mais auparavant, des enquêtes doivent être mises en route. À ce stade, les militants étaient encore en train d’identifier les familles des autres victimes. Quant aux disparus par dizaines, ils n’étaient pas encore identifiés. L’un d’eux, Nour Ali Nour, a été retrouvé dans un hôpital, mort d’une balle réelle tirée au front par un franc-tireur.

Comme responsables des morts préméditées dans les manifestations, nos interlocuteurs nomment des personnes qui ont un passé lourd d’actes de torture. Leurs noms sont connus, mais ils n’ont jamais été inquiétés. Ils donnent l’exemple de la petite Amira qui a été tuée par Wael Koumi, un responsable de la police dont on dit qu’il a déjà tué des dizaines de personnes. Il se peut que ces tueurs aient repris leur travail comme si de rien n’était. En tout cas la Commission contre la torture possède les noms des responsables d’exactions, et des procès ont été intentés contre certaines personnes. L’appareil de sûreté d’État, de loin le plus grand, a commis de grandes exactions, sans qu’aucun agent ne soit présenté en justice, hormis quelques-uns, pour mettre de la poudre aux yeux.

En tout cas, les meurtres recensés demeurent moins bien nombreux que ceux réels, car les responsables menacent les familles des victimes pour ne pas en parler. Afin d’étouffer dans l’œuf tout envie de parler, ils les faisaient chanter en disant qu’ils peuvent leur coller des crimes ou couper leurs sources de subsistance. Nos interlocuteurs donnent l’exemple de l’affaire de l’église al-Kiddisine, lorsque Said Bilal a été interpellé par la police, comme coupable de l’avoir incendiée, et retrouvé décédé deux jours après. Lorsque ses parents ont été interrogés, ils ont refusé de dire quoi que ce soit. De peur des menaces, nos interlocuteurs ont échoué à obtenir leur aval pour faire une déposition.

Chez des gens de bas niveau socio-économique, on considère que la mort est une fatalité et aucune poursuite n’est réclamée par eux, malgré l’usage systématique de la torture. C’est évidemment le meilleur moyen pour museler le peuple. Il y a aussi, d’après leurs dires, une méfiance chez certaines personnes vis-à-vis des associations internationales des droits de l’homme. Bien que l’agenda des petites associations égyptiennes soit national, pensent-ils, les grandes associations travaillent pour le compte de ceux qui les financent. Ce qui, du coup, donne également une bonne image d’un régime qui tolère des associations des DH. Ce régime, qui a commis des exactions lors des récents événements faisant plus de 400 morts et 3000 blessés, les pays occidentaux n’ont pas trouvé bon de le condamner, surtout lorsqu’il a ouvert les prisons et libéré les criminels ou lorsqu’il a tué. « Nous leur disons à ce propos d’arrêter des jouer avec les destins des peuples et faire passer leurs intérêts à leur détriment ».

« Le 8/06/2010, il y a eu six cas d’exactions de sang froid à Kléopatra et la médecine légale rattachée au Ministère de la justice dit dans son rapport que la mort résulte d’une baisse aigue de la circulation sanguine. C’est ainsi que tout le monde profère des mensonges».

Les manifestations ont débuté partout en Alexandrie depuis le 25 janvier, et alors que les manifestants n’ont commis aucun acte de malveillance et étaient sans armes, les agents de sûreté d’État à Sidi Gaber les ont, selon nos interlocuteurs, attaqués, tuant, rien qu’en ce jour de vendredi, 84 personnes. La police préparait un plan pour infiltrer les manifestants par les hors-la-loi rassemblés dans les commissariats. Ceci parce que la police a échoué à interdire les manifestations, malgré l’usage des balles réelles.

Ainsi, « suite au différend qui a opposé Moubarak à son ministre de l’Intérieur Al-Adeli, ce dernier a, semble-t-il, ordonné à ses hommes de se retirer et de laisser vides les commissariats où étaient amassés les hors-la-loi. Ce qui a donné lieu à des actes de vandalisme dans ces lieux et dont sont responsables les « baltaguias » et non pas les manifestants.»

Les 400 tués l’ont été non pas par des balles réelles seulement, mais aussi écrasés sous les roues des voitures de police. L’une de ces voitures roulait près de la gare Alram, lorsqu’elle a foncé sur cinq personnes, tuant l’une d’elles. Il semble qu’ils avaient des ordres pour écraser les manifestants. « Ce même vendredi 28 janvier de l’après midi, il y a eu, comme par hasard, des commissariats (une centaine dont 16 à  Alexandrie) incendiés en même temps. D’autres ont été épargnés, et cela semble en rapport avec la bonne conduite de leurs responsables, comme à Mahram Bey.» Encore une fois, le régime politique a démontré que la fonction de la police est de bafouer la dignité des citoyens. Et ce jour du 28 en a donné une preuve éclatante.

Pendant les 15 ans de règne d’Al Adly à la tête du ministère de l’Intérieur, la police n’était pas au service du peuple. L’un de nos interlocuteurs a été convoqué au commissariat et menacé de représailles “le jour où tout redeviendra comme avant”. Quant au responsable du centre des DH, il fut emprisonné plusieurs jours à Bab Charki , car il est l’avocat de l’un des députés indépendants interdit de se présenter aux élections de 2010. Il a évoqué la situation inhumaine des cellules sous terre, sans lumière et sans circulation d’air. C’est grâce à l’air conditionné que les détenus comprimés dans ces lieux respirent. Ceci sans parler de l’interdiction de contacter la famille ou l’avocat ou même de se nourrir. Auparavant les activistes étaient menacés au cas où ils participaient à des manifestations, et des pressions ont été exercées sur leurs familles pour les en dissuader. Mais vu qu’ils étaient dépassés par les événements, les policiers n’avaient pas eu le temps de régler des comptes.

Selon nos interlocuteurs défenseurs des DH et journalistes d’Alexandrie, la manifestation du 25 janvier n’avait pas l’air au départ d’être violente. Mais un peu plus tard, les 50 000 manifestants arrivés à Sidi Gaber se sont trouvés pris en étau par les forces de l’ordre. Ceux-ci ont fait usage de bombes lacrymogènes et de matraques électriques, dispersant les manifestants, procédant à des arrestations et à des ratissages des rues, et provoquant de nombreux évanouissements En revanche, le 28 janvier, malgré la grande mobilisation des forces de l’ordre, le nombre des manifestants sortis de toutes parts, s’élevant à environ 200 000 personnes, a empêché les agents de sécurité de sévir. Les morts sont tombés lorsque les ordres ont été donnés à la police d’user de la violence. Aussi, les caméras des journalistes et leurs papiers d’identité ont été confisqués ; et lorsqu’ils ont été libérés, rien ne leur a été restitué.

 

Qu’en est-il depuis ?

Après la chute de Moubarak, la Constitution de 1971 a été suspendue et l’armée a désigné un comité d’experts juridiques ayant pour objectif d’amender certains articles de la Constitution. La partie qui était plutôt favorable à cette mesure est essentiellement composée des Frères musulmans et du parti de l’ancien régime. Les jeunes de la Révolution, les principaux futurs candidats aux élections présidentielles et d’autres intellectuels et partis politiques avaient, de leur côté, réclamé une modification complète de la Constitution.

Lors du referendum de 19 mars 2011, les Égyptiens ont voté à 77,2 % en faveur de ces amendements. Le referendum sur les modifications apportées à la Constitution n’a tout de même pas apaisé beaucoup les sceptiques. Et le Conseil suprême des forces armées, qui avait promis d'associer la société civile à la révision de la constitution, ne l’a fait ni avant ni après le référendum. Il a fait savoir que les élections législatives se tiendront en septembre prochain, que l’état d’urgence devrait être levé dans les jours qui précèdent celles-ci, et les élections présidentielles se feront un à deux mois plus tard, sans annoncer une date précise.

En tout cas, si le dictateur est désormais parti, le système, lui, reste encore en place. Les maîtres d’œuvre du printemps arabe en Égypte savent tout de même que la chute du régime ne signifie pas la fin de la dictature et que leur révolution se joue en plusieurs actes. Malgré les signes de dissensions dans leurs rangs, leur mobilisation n’a pas fléchi

En dépit des mesures prises contre les célèbres figures du régime Moubarak, il n’en reste pas moins que beaucoup d’autres sont bien là. De nombreuses poursuites judiciaires pour meurtres de manifestants ont été entamées contre entre autres : le Ministre de l'intérieur, le chef de la sûreté de l'État, des CRS, de la police d'investigation, les préfets de police des différents gouvernorats et des officiers de police. En outre, les manifestants, qui ont incendié la plupart des bâtiments de la sûreté de l'État, ont remis au pouvoir judiciaire les documents qui y restaient. Cette instance, légalement démantelée, sera remplacée par une nouvelle structure censée protéger les Égyptiens.

Depuis le retour de la mission, il y a aussi eu nomination d’un nouveau gouvernement, avec à sa tête une personne plutôt bien appréciée. Pourtant, ce gouvernement, et surtout le Conseil suprême des forces armées qui préside aux destinées de l'Égypte depuis la chute de Moubarak, n'ont pas vraiment réussi à lancer à la population un message clair de rupture avec l’ancien système. Malgré la pression de l’armée au tout début de la révolution sur Moubarak pour qu'il quitte le pouvoir, elle a été accusée de laxisme vis-à-vis des services de sécurité et de la bureaucratie instaurée par l’ancien régime. Les slogans des manifestants sur la «préservation de la révolution» et le «nettoyage de l’État» n’ont fait que traduire leurs inquiétudes sur le devenir de cette révolution égyptienne et sur l’organisation de la transition démocratique jusqu'aux élections.

Un sentiment de confusion et une peur du lendemain sont donc des signes tangibles d’une contre-révolution opérée par le rassemblement des intérêts menacés, à l’intérieur comme à l’extérieur de l’Égypte, et par ceux qui craignent d’être dépossédés de leurs acquis et anciens appuis et alliés. Le risque semble aussi grand de voir freiner la marche en cours par l'éparpillement des luttes et les tentatives de remettre la main sur les revendications populaires. Aller vers la démocratie, cela veut dire de toute manière prendre le risque de voir tous les dossiers s'ouvrir d’un coup, alors que devoir gérer le présent est déjà une tâche énorme. C’est découvrir surtout les crimes commis par le pouvoir déchu, la nature de ses relations avec les États-Unis et Israël notamment et la manière dont le système a fonctionné tout au long de ces décennies.  

Certains pensent que l'ancien régime cherche à accentuer les dissensions entre l'armée et le peuple, en brandissant la menace que l'armée reste aux commandes du pays, alors qu’elle a réitéré à plusieurs reprises son souhait de retourner dans les casernes. Et il n'est pas anodin que la première apparition télévisuelle de Moubarak ait lieu sur la chaine Alarabia, juste après les tragiques événements qui se sont déroulés sur la place Tahrir, vendredi 8 avril, faisant officiellement un mort et 71 blessés. Auparavant, il y a eu d’autres heurts, dont l’intrusion de l’armée dans l'université du Caire pour faire avorter une manifestation de professeurs.

Sous les menaces d’être arrêtés s'ils y restaient, les artisans de la Révolution égyptienne qui avaient évacué la Place Tahrir après la chute de Moubarak, y étaient revenus à plusieurs reprises. Il fallait rappeler l’exigence d’une alternative démocratique crédible pour leur pays et que c'est surtout la rue qui détient le vrai pouvoir. Malgré les nouveaux décrets restrictifs, les rassemblements se tiennent presque de manière continue au Caire.

Plusieurs organisations non gouvernementales égyptiennes ont de leur côté dénoncé, pêle-mêle : arrestations abusives, détentions arbitraires, falsifications de preuves, et surtout des séances de tortures pratiquées contre des manifestants de la place Tahrir, emmenés à l'autre côté de la rue dans le vaste hall du musée égyptien. Amnesty International a même parlé de «tests de virginité» pratiqués sur les jeunes filles arrêtées. Plusieurs dizaines des manifestants ont été, à l’issue de procès expéditifs, condamnés par des tribunaux militaires à des peines de 1 à 5 ans de prison. Ainsi, les Égyptiens, qui ont comparu ou seraient en attente de comparution devant les tribunaux militaires depuis le 11 février et le départ de Moubarak, se comptent par milliers, inculpés pour la plupart en tant que «casseurs».

L’armée s’appuie pour ce faire, en dehors du maintien de l'état d'urgence en vigueur depuis 1981, sur des amendements votés début 2010, élargissant les motifs de condamnations des civils par un tribunal militaire. Et depuis le 22 mars, une loi interdit aux Égyptiens de manifester ou de se mettre en grève, sous peine de prison ou d'amendes de plus en plus sévères. Ce qui fait dire aux activistes de la société civile que la place prise par le Conseil suprême des forces armées dans la justice du pays est devenue très préoccupante.

Ainsi, à l’issue du rassemblement organisé le 27 mars à la maison des journalistes, les manifestants ont réclamé le départ du chef de l'armée. Le maréchal Tantaoui est devenu la première cible de ceux qui ont fait partir Moubarak. Ils estiment que les acquis de la révolution sont directement menacés par le Haut Conseil, dont les dérives dans la gestion du pays inquiètent. Ses arrestations, décrets et condamnations font à nouveau régner un climat de défiance que rien ne justifie. Et le risque de ramener l'Égypte à l’obscure époque d'avant le départ de Moubarak est bien réel. Mais certains continuent tout de même à vouloir faire la différence entre le gros de l'armée d’un côté, auquel  ils ne veulent pas toucher et le Conseil suprême des forces armées, auquel on impute la responsabilité de la détérioration des rapports avec le peuple.

Toutefois, pour apaiser les tensions avec les manifestants, une promesse de passer en revue leurs dossiers se voulait un geste de la part des militaires. On a beaucoup parlé à ce propos «des cadeaux du jeudi» où à la veille de chaque manifestation (ayant lieu d’habitude le vendredi car jour de congé), le Conseil suprême des forces armées faisait des concessions aux révolutionnaires. La promesse du maréchal Tantaoui de «reconsidérer tous les jugements rendus contre les manifestants égyptiens» en est une.

Si les revendications sociales, longtemps réprimées, fusent de tous côtés, elles sont surtout attisées par la situation économique et les révélations quotidiennes des médias sur l'ampleur des détournements de fonds opérés par la famille Moubarak, ses proches et son clan. Un travail d’un collectif qui s’organise contre cette hémorragie des avoirs égyptiens et leur atterrissage dans des pays étrangers commence à donner des résultats. Et contre la fuite des responsables des violations des droits socio-économiques et politiques, cherchant à prolonger leur impunité et à échapper à la justice de leur pays sous d’autres cieux, il y a eu la mise en examen de certaines grosses pointures.

Le processus de changement qui semblait très lent s’est vu donc s’accélérer dernièrement, avec la précipitation des dispositions prises pour calmer les esprits. La famille Moubarak a été interpellée, et l'ancien président a, malgré toutes les pressions exercées sur le Conseil des forces armées par les monarchies du Golfe pour ne pas céder aux revendications des Égyptiens, été placé en détention provisoire pendant 15 jours. Ce fut dans le cadre d'une enquête portant sur des accusations de détournement de fonds publics et de corruption, ainsi que sur les violences commises pendant le soulèvement qui a entraîné sa chute. Ses fils Gamal et Alaa ont de leur côté été interpellés et transférés vers la prison de Torah, au Caire. Il y a eu également l’arrestation de l’ancien Premier ministre, du secrétaire général du Parti national de Moubarak et de quelques hommes d’affaires et responsables. La justice égyptienne a annoncé aussi la dissolution de l’ex-parti au pouvoir, le PND (Parti national démocrate).

C’est que pour piller ce pays, on a veillé à y installer des dirigeants qui manquaient d’honnêteté et de vision politique et qui étaient prêts à faire du commerce avec ses ressources, quitte à appauvrir son peuple et devenir, eux et leur clan, multimilliardaires. Un document publié récemment par une banque suisse montre que le président déchu Hosni Moubarak y a déposé, rien qu’en 1982, juste après son arrivée au pouvoir, une énorme quantité de platine d’une valeur de 15 milliards de dollars. Alors, combien a-t-il accumulé de milliards par la suite ?

La famille Moubarak possèderait, selon le journal algérien Al Khabar, des propriétés aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en France, en Suisse, en Allemagne, en Espagne et à Dubaï. Le Conseil fédéral suisse a fait savoir que les avoirs de Moubarak et de son entourage ont été bloqués «avec effet immédiat» et que l'ordonnance est «valable trois ans». «En outre, la vente et l'aliénation de biens - notamment immobiliers - appartenant à ces personnes sont interdites. Le Conseil fédéral veut prendre toutes les mesures nécessaires pour prévenir tout risque de détournement de fonds publics.» De son côté, le ministre britannique du Commerce parle de la nécessité d’une «action internationale concertée», et que «cela dépend aussi de la manière dont ont été acquis ces avoirs». Il a averti les banques britanniques que le gouvernement prendrait des mesures contre tout établissement qui aiderait l'ancien président égyptien à transférer des fonds. Mais est-ce suffisant pour rendre l’argent dérobé au peuple égyptien, surtout que les pistes sont brouillées par des démentis ?

Tout récemment, le Procureur général égyptien a adressé, sous forme de demande d’aide judiciaire, douze pages écrites en arabe aux autorités américaines. Le document présente des accusations contre Moubarak et ses fils et porte sur leur violation des lois qui interdisent le vol d’argent public et l’utilisation de son pouvoir pour effectuer des détournements de fonds à travers des sociétés inscrites à l’étranger, notamment aux États-Unis. Jamal Moubarak, qui a siégé au Conseil administratif de la banque centrale égyptienne a, selon le document, usé de sa fonction pour retirer 75 tonnes d’or placés aux USA.

Ce qui n’est qu’un exemple parmi tant d’autres cités dans ce document qui estime à plus de 700 milliards de dollars les fonds détournés par la famille Moubarak et placés à l’étranger. Des rentes du pétrole, du gaz vendu à Israël et du Canal de Suez font partie de ses sources de financement.

Mais, s’agissant de récupérer cet argent au profit du peuple égyptien, rien ne semble sûr. Surtout que certaines des autorités étrangères concernées ont montré peu d’entrain pour aider dans cette opération qui parait assez difficile à réaliser. Des économistes pensent que ces fonds déposés à l’étranger ne reviendront plus, et si jamais on arrive à récupérer une petite parcelle, elle ne dépassera pas les 20% - contrairement à d’autres qui visent plus haut et donnent un chiffre de 50%. Cela va dépendre beaucoup de l’attitude des décideurs politiques et économiques dans les pays ayant reçu ces milliards, et leur volonté de coopérer pèsera dans la balance. Quant aux sanctions prévues pour ces détournements, elles peuvent atteindre la perpétuité. Tandis que la responsabilité pénale concernant les événements tragiques survenus lors de la révolution et ayant fait cinq milles blessés et 800 morts, elle peut aller jusqu’à la peine de mort.

En outre, Hosni Moubarak était, de son temps, le garant d’un statu quo appelé «processus de paix». Mais ce processus s’est avéré teinté d’immobilisme et surtout destructeur pour les peuples de la région. Moubarak a participé activement à l’étranglement de Gaza, alors que la majorité des Égyptiens reste solidaire des Palestiniens. La paix conclue entre l’Égypte et Israël a liquidé la question palestinienne et brisé l’unité des pays arabes. Un gouvernement démocratique représentant un tant soit peu les aspirations du peuple égyptien ne doit pas reconduire la même relation avec Israël. Une réunion vient d’avoir lieu à ce sujet au Caire jette les bases d’une nouvelle relation avec les Palestiniens et notamment les Gazaouis. Le Vice-premier ministre israélien Silvan Shalom n’a-t-il pas déclaré que le développement de la démocratie dans les pays arabes menacerait la sécurité d’Israël ? En plus, ce pays a profité énormément des importantes réserves de gaz égyptiennes, le payant bien moins cher que le prix du marché. Eh bien, l’alliance israélo-américaine n’a épargné aucun moyen pour maintenir les peuples de la région dans l’état où ils se trouvent.

D’un autre côté, on continue, surtout après le referendum du mois de mars, d’agiter le spectre d'une prise de pouvoir par les Frères musulmans, alors que ceux-ci font tout de même partie intégrante de ce peuple. C’est surtout eux qui ont payé le prix le plus cher durant les longues années du régime Moubarak, comme pendant les derniers événements où plusieurs dizaines de morts tombés sous les assauts des ‘baltaguias’ à Alexandrie sont presque tous issus de leur rang. Non seulement ils n’occupent pas le devant de la scène, mais ils n’ont pas arrêté de rassurer qu’ils ne présenteraient pas de candidats à l'élection présidentielle et que pour les législatives ils présenteront des candidats pour seulement la moitié des sièges. Aussi, ils entendent s'adapter à la nouvelle loi qui interdit la formation de partis politiques fondés sur la religion, et ce en créant un nouveau parti appelé “Liberté et justice” et en invitant même les coptes à y adhérer. Sur la Place Tahrir et ailleurs, ils étaient avec tous les partis confondus, unis et travaillant main dans la main pour une autre Égypte et ils continuent d’ailleurs à le faire.

Il n’empêche que des campagnes politiques et médiatiques aient été lancées en faveur de la formation d’un front de mouvements non religieux pour protéger la philosophie civile de l’État. Les débats qui agitent le monde politique égyptien et les révolutionnaires demandent à clarifier les positions sur la nature de l’État à construire. Ce sera un «État civil» (Dawla madaniyya) garantissant : pluralité politique, séparation des pouvoirs, alternance électorale entre autres, ou bien un État religieux inspiré de la «Charia», même si les frères musulmans ont déclaré être en faveur d’un État civil ? Certains craignent qu’une grande victoire des islamistes aux législatives ou même leur soutien à un candidat à la présidentielle ne représentent une menace pour le principe de l’État civil.

Des thèses mal intentionnées visaient, à des moments passés, à préparer le terrain à des guerres civiles confessionnelles. Ceci à l’image de ce qui s’est passé à l’église d’Alexandrie et fomenté par le ministère de l’Intérieur de Moubarak, ou en Irak, au Liban et ailleurs. C’est d’ailleurs avec ces objectifs de lutte contre l’islamisme que les puissances occidentales justifient leur stratégie de domination du monde arabo-musulman. L’Occident, qui cherche sans cesse à s’inventer des ennemis pour justifier ses visées hégémoniques et ses dépenses militaires, n’a-t-il pas vite remplacé l’Union soviétique et le communisme par l’islamisme et Al-Qaïda, comme certains ne cessent de l’affirmer ?

Un document émanant du Congrès américain révèle, sans grande surprise d’ailleurs, les demandes faites aux USA par des groupes de pression israéliens (notamment un centre d’études proche de l’AIPAC) sur la direction américaine, afin d’empêcher le Conseil militaire égyptien de promulguer des lois électorales permettant l’arrivée d’islamistes, dont les Frères musulmans, au pouvoir. Ce lobby encourage une prise de contact avec ce Conseil, mais en catimini, pour qu’il leur barre l’accès avant les prochaines élections. Il demande aussi la mise à sa disposition de renseignements sur leurs sources de financement. En revanche, il est pour l’annonce du positionnement de la direction américaine quant aux élections et la description de la nature du gouvernement qu’elle est apte à tolérer et la politique que celui-ci est censé mener. La politique pratiquée en direction d’Israël, concernant notamment les accords de paix, la vente du gaz, les zones de libre-échange commercial ou le dossier de Gaza, est de haute importance pour ce lobby.

 

Conclusion

Si la tragédie du monde arabe est l’absence d’un réel pluralisme politique et d'une gauche forte et laïque, c’est que celle-ci a été laminée par les choix politiques opérés par les dirigeants de la région et la mainmise sur sa destinée des forces étrangères qui ne voyaient que deux options possibles : l'islam fondamentaliste ou la démocratie libérale. Mais ce qui s'est passé et continue encore à l’heure actuelle en Tunisie, en Égypte, en Libye, au Yémen, au Bahreïn, en Algérie et ailleurs, c'est justement la révolution universelle pour la dignité et les droits de l'homme, pour la justice sociale et économique.

Il est temps d’arrêter de voir dans les peuples arabes des mineurs incapables de devenir adultes. Nous avons la preuve, par l’exemple donné par ces populations qui se soulèvent, qu’elles sont capables de construire des régimes démocratiques si on les laisse maîtres de leur destinée. Surtout si on ne leur importe pas cette démocratie à la mode de l’Irak, utilisée contre leur gré et leurs intérêts, dans l’optique de diviser pour régner. Au Liban, qui est malheureusement un autre cas de figure, on voit au fil des jours les méfaits d’une commission d'enquête internationale sur l'assassinat de Rafic Hariri, et de la constitution du Tribunal international spécial. Des manœuvres qui ne font que compliquer les rapports entre les deux communautés musulmanes du pays (sunnite et chiite) et aggraver les dissensions internes dans l’objectif de se débarrasser de la résistance contre Israël.

En tout cas, si le temps qui passait avant le 25 janvier était pesant et vide, offrant une inlassable répétition de l’uniforme et de l’homogène, aujourd’hui, une rupture dans l’ordre des choses est apparue avec ce surgissement de l'inattendu et du possible en Égypte. Le rêve de liberté politique et de justice sociale enflamme le monde arabe depuis que le vent démocratique s'est levé en décembre 2010 en Tunisie, et peut-être dessine-t-il l’avenir du monde. C’est un moment rare qu’il nous faut accompagner et non seulement observer, surtout que toute la partition n’est pas encore jouée.

Il faut appuyer les poursuites judiciaires contre les responsables de l'ancien régime qui ont commis des crimes politiques et économiques, tout autant que contre l'appareil policier, avec la mise en place d’un véritable système de contrôle pour que cela ne recommence plus. Il est indispensable d’encourager à plus de collaboration entre la société civile et l'armée et à l’implication de ceux qui ont fait cette révolution dans les mécanismes de prise de décision. Pour cela, la société civile devrait urgemment s'organiser et unifier ses rangs. La pluralité est signe de démocratie, mais la dispersion des efforts et des dénominations et les luttes intestines ne font que le jeu des plus forts. Si les élections parlementaires sont prévues pour le mois de septembre prochain, à ce jour, le travail de sensibilisation à la révolution et ses implications n'est fait, semble-t-il, en dehors du Caire et une élite urbaine, que par le PND et les Frères musulmans. Et alors que la chute du despote n’a pris que quelques jours, le changement de système vers une démocratie est un processus qui reste assez lent et semé d'embuches.

Par ailleurs, ceux qui soutiennent les pouvoirs en place et dominent la scène médiatique et culturelle, au sud comme au nord de la Méditerranée, doivent, après être passés maîtres du marché de l’information et avoir déversé leur propagande au reste de la planète, non seulement se poser des questions sur l’objectivité du métier, mais aussi repenser le devenir des deux rives de la Méditerranée. Des liens multiformes, justes et équitables, doivent s’imposer pour le bien de tous et non au détriment des mal-lotis. Pour un meilleur avenir en commun, il est plus qu’urgent de s’armer d’une autre manière de penser.

La société civile internationale doit unir ses forces pour contrer ceux qui gouvernent en son nom à ne plus commettre des crimes contre l’humanité, en obéissant à des courtes vues et en privilégiant les intérêts qui se font au détriment des plus faibles. Les peuples arabes, dont 70% ont moins de trente ans n’ayant connu que corruption, chômage et répression policière, n’aspirent qu’au changement de leurs conditions de vie. Nombre d’Égyptiens estiment qu’il serait possible d’élever le niveau de vie de la population en récupérant les centaines de milliards de dollars détournés par la famille Moubarak et les fonctionnaires et hommes d’affaires corrompus sous son règne. Et si le salaire minimum mensuel est actuellement de 400 livres égyptiennes, soit 67 dollars, les manifestants de ce 1er mai ont réclamé un salaire minimum à 1.500 livres. Va-t-on leur permettre de devenir maitres de leur destinée ou de nouveau trouver le moyen de les assujettir aux intérêts des puissances hégémoniques ? Combien de temps faut-il attendre et compter de vies brisées pour comprendre que c’est dans le respect de l’autre et de ses droits qu’on peut garantir sa propre sécurité ?

 

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