COMMISSION ARABE DES DROITS HUMAINS

Arab Commission for Human Rights
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2013-07-07

Interview du journal tunisien Le Temps avec Violette Daguerre

 

 

-Le Temps : comment se présente à votre avis la situation des droits de l’homme dans le monde arabe ?

-Mme Daguerre : telle que je la connais à travers mes observations directes sur place ou par le biais des écrits et rapports des défenseurs des droits humains dans cette partie du monde, je peux dire sans risquer de me tromper qu’elle est lamentable. J’estime que ce qu’on a, injustement, appelé le « Printemps arabe » a apporté beaucoup de déceptions et conduit à une situation parfois chaotique, car il est utilisé à d’autres fins et instrumentalisé par les puissances étrangères afin de continuer à soumettre ces sociétés moyennant, cette fois-ci, de slogans faisant référence aux droits de l’homme et à la démocratie.

 

-Peut-on procéder à une sorte de classification entre les pays arabes en matière de droits de l’homme ?

-C’est difficile de dresser un tableau ou une échelle permettant de classer ces pays d’une manière objective et satisfaisante. Il y a tellement de paramètres qui risquent de fausser notre appréciation de la réalité sur le terrain. Mais d’une manière générale, on peut dire qu’il y a des moins bons exemples, et surtout du côté des pays du Golfe, avec l’Arabie Saoudite à leur tête. Dans ce dernier : les partis politiques ou les manifestations restent prohibés, les véritables défenseurs des droits de l’homme sont pourchassés et interdits de réclamer des réformes politiques s’ils ne veulent pas risquer d’être traduits en justice et d’aller en prison. Ce qui n’est pas le cas, heureusement, dans l’actuelle Tunisie qui connaît une certaine transition vers la démocratie, même si l’on continue à déplorer bien des choses qui ne devaient plus avoir lieu.

 

-Le « Printemps arabe » a-t-il, selon vous, participé à améliorer l’état des droits de l’homme dans cette partie du monde?

-Il y a eu certainement quelques petits acquis depuis que le mur de la peur s’est effondré et quelques têtes de régimes tombés sous les coups des forces de progrès et de la jeunesse qui s’est montrée pacifique et responsable. Sur cette lancée, cela aurait pu aller bien plus loin, mais la contre-révolution les a stoppés net. Très rapidement les forces de sape intérieures comme extérieures ont procédé à des machinations criminelles, assombrissant l’horizon des changements, tuant l’embryon dans l’œuf et rendant la situation presque ingérable et invivable. Pour pouvoir parler de « printemps », ces bouleversements auraient dû être capables de changer, notamment, les institutions politiques et opérer un mouvement de mutation de fond. Cette rupture aurait dû toucher tous les domaines, et en premier lieu ceux de la liberté des femmes, de conscience et de croyance. Or, on constate, parfois, une sorte de régression là où des avancées ont été réalisées.

 

-Pensez-vous que l’Islam politique soit compatible avec la démocratie ?

-Tel qu’il est pratiqué actuellement, il laisse à désirer. Ce n’est pas la religion en tant que telle bien évidemment qui est mise en cause, mais c’est l’usage que des êtres humains- de l’intérieur comme de l’extérieur- en ont fait. Les bouleversements survenus dans le monde arabe ont propulsé sur l’avant-scène des forces radicales qui mènent des actions violentes contre leurs contradicteurs. On observe aussi les institutions religieuses se dérober à des questions cruciales, comme prendre position claire sur la liberté de croyance ou sur la place de la charia dans la cité. Bref, on assiste non seulement à une hégémonie sans précédent du facteur religieux et une instrumentalisation politique de la religion, mais aussi à des luttes fratricides où on dresse les uns- en l’occurrence sunnites- contre les autres- se trouvant être chiites- au sein de cette religion.

 

-Mais ce schéma dichotomique n’est pas présent partout, il fait défaut dans des sociétés comme celles du Maghreb où il n’y a pratiquement que des sunnites?

-Lorsqu’il n’est pas possible de jouer sur le facteur confessionnel là où il n’existe pas comme c’est le cas en Tunisie, par exemple, on essaye d’opérer la cassure à partir du positionnement idéologique des parties ciblées, telles que laïcs contre extrémistes religieux. Si le but étant de réussir une fracture au sein d’une société, la faille peut être trouvée et manipulée jusqu’à donner les résultats escomptés. Je ne dirais pas que c’est toujours facile de réussir une telle action de sape. Mais à force d’y travailler et de cibler les « bons » éléments qui servent ces visées, on finit par obtenir gain de cause. Dans toute société, il y a des personnes qui prêtent plus facilement que d’autres le flanc à ce genre d’entreprise. Et la destruction de l’intérieur donne des résultats avec moins de dépenses en âmes et en moyens financiers. Sa chair à canon se recrute le plus souvent parmi les plus désœuvrés et les plus affamés, sans toutefois exclure la présence de certaines catégories sociales plus aisées et instruites. Il n’y a qu’à observer ce qui se passe dans les pays arabes, rien que ces deux dernières années, pour comprendre le scénario et constater comment il est réédité parfois sans grands changements dans sa mise en scène. Il y en a qui peuvent répliquer que c’est une théorie du complot et qu’ils ne sont pas d’accord avec. Je leur dirais qu’il n’y a qu’à lire les écrits de certains de leurs théoriciens et centres d’études et établir la corrélation avec ce qui se passe sur le terrain. Ca crève les yeux. Sauf si on ne veut pas observer ni comprendre. Ne pas voir une partie de la scène, s’apparente aux actes manqués et aux lapsus : un travail inconscient d’évitement.

 

-Les appréhensions des laïcs vis-à-vis de la montée des islamistes au pouvoir sont-elles justifiées?

-Telles que les choses se passent, les craintes sont légitimes. Et ce d’autant plus qu’un certain Occident, ayant depuis longtemps institutionnalisé la séparation entre la religion et la politique, au moins dans les domaines constitutionnel et juridique, au lieu de soutenir les courants séculiers et démocratiques qui ont été à la base de ces soulèvements et qui ont à leur acquis un long combat contre la dictature, est en train de faire, à travers ses décideurs politiques, la promotion de l’islam politique, pourvu que ses promoteurs acceptent ses plans d’action et s’alignent sur sa vision. Une autre question se pose aussi et même s’impose : y-a-il un parallèle à faire entre l’encouragement du retour du religieux dans les sociétés arabes et l’acceptation de facto de la judéité de l’État d’Israël ? Je crains que ce ne soit encore plus grave, dans le sens où ce qui est planifié c’est d’effriter les sociétés de l’intérieur en divisant pour régner et imposer son hégémonie, permettant de continuer à faire main basse sur les richesses en eau, pétrole, gaz et autres minéraux de ce monde arabe et d’empêcher son unification.

 

-A propos de ce que vous venez de dire, peut-on voir dans ce qui se passe actuellement en Syrie l’ombre de ce qu’on appelle le « grand Moyen Orient » ?

-Comment peut-on comprendre sinon ce qui s’y trame ? Ce qui se passe en Syrie crève les yeux, tellement les Occidentaux réclament haut et fort la démocratie et en même temps interdisent toute négociation entre les frères ennemis, appelant à leur militarisation et empêchant ainsi toute réconciliation. Détruire et démembrer puis y revenir pour reconstruire et faire ses emplettes des poches des autres qui ont jusqu’à lors sué et saigné et qui sont devenus prêts à tout accepter pourvu que ça s’arrête. C’est une autre forme de guerre qu’on mène, cette fois-ci en laissant les protagonistes se détruire eux-mêmes, en les armant et en faisant de sorte qu’ils n’arrivent pas à trouver un terrain d’entente entre eux. Cela peut et doit durer des années et pendant ce temps-là l’ennemi s’en sortira renforcé. Et car rien ni personne ne doivent résister à cet impérialisme, des plans sont échafaudés pour abattre les têtes qui dépassent.

 

-Donc vous insinuez que les islamistes toutes tendances confondues assurent l’intérim de ces puissances?

-Arriver au pouvoir et vouloir y rester impose une certaine malléabilité au plus fort. Mais je ne suis pas de ceux qui aiment le toutisme. Les islamistes sont traversés par des tendances et des courants. Des conflits et des combats parfois acharnés sont menés en leur sein afin de faire prévaloir un certain point de vue. Ainsi, entre les honnêtes gens et les malfrats qui se cachent derrière la religion pour se donner une certaine légitimité et s’imposer contre vents marées, nous devons être capables d’opérer une distinction dans un paysage complexe, riche en contradictions comme en possibilités d’évolutions. Seulement, après ce petit bémol, je dois dire qu’il suffit de tourner le regard autour de nous et observer ce qui se passe dans quelques pays de ce qui est appelé « printemps arabe » (ce n’est un printemps que pour les Islamistes) pour constater que les résultats ne sont pas à la hauteur des attentes et que l’amertume et l’angoisse du lendemain sont au plus fort. En Egypte, les manifestants remplissent les places publiques des grandes villes actuellement, pour et surtout contre Morsi. En Turquie, l’exemple de réussite présenté comme bonne leçon à suivre par les Islamistes arabes est menacé d’effondrement. Comme si la prise de pouvoir mise à l’épreuve n’est bonne pour personne, surtout lorsque l’incompétence, nourrie par le sentiment de toute-puissance ou par l’autisme politique ne trouvent pas de correcteurs dans une société capable d’instaurer des garde-fous.

 

-Vous croyez que le problème actuel au Liban s’insère dans le conflit opposant les forces démocratiques et progressistes aux forces islamistes et occidentales ?

-C’est très complexe comme situation pour ne pas risquer de la schématiser ainsi et la réduire à cela. Et si ce paramètre reste tout de même agissant, la fracture qui traverse les différents camps tient à plusieurs facteurs. Par exemple, les forces de résistance appartiennent à des camps qui transcendent ces qualificatifs. Généralement, je trouve que nous, humains, avons besoin cognitivement parlant de s’arrêter sur quelques traits caractéristiques afin de comprendre une situation, ou plutôt croire la comprendre, au risque de réduire le complexe au plus simple et dénaturer la réalité. Ceci dit, au Liban, ceux qui se disent forces démocratiques ou progressistes sont hétérogènes et une partie d’entre eux se positionne, parfois ouvertement, contre la résistance à Israël. Surtout en ces derniers temps et avec la participation du Hezbollah aux combats en Syrie. Ainsi, la fracture à partir d’un positionnement idéologique a quitté ces titres et clichés et s’est nichée dans une sorte d’imbroglio qu’on a du mal parfois à définir sans risquer de se tromper.

 

-Comment expliquez-vous le fait qu’un pays comme la France soutienne des terroristes en Syrie et lutte contre ces mêmes terroristes au Mali ?

-C’est la grande question qui a permis d’ouvrir les yeux à beaucoup de ceux qui avaient bien d’illusions à son sujet et qui ont cru détenir la vérité à un certain moment. Lorsque les dés ont été jetés, une certaine réalité est apparue bien moche. La France a joué, par le biais de ceux qui la gouvernent, les trouble-fête et s’est acharnée à se positionner là où il ne fallait pas, alors qu’elle devait rester fidèle à une certaine image qu’elle voulait donner d’elle-même. Malheureusement, ceux qui y détiennent le pouvoir ne voient dans ce qui se passe dans ces pays en voie de démocratie qu’à travers leurs intérêts et ceux d’Israël. Sinon, comment comprendre son positionnement et sa politique à géométrie variable ? La lutte contre le terrorisme a servi bien des causes, tout comme lutter contre le terrorisme a généré une multitude de terroristes par ailleurs. Le terrorisme d’Etat reste le plus virulent de tous. Et il va falloir agir contre cette forme destructive à large échelle et demander des comptes à ceux qui ont agi comme des voyous au nom de gouverner un pays, aussi puissant soit-il.

 

-On voit que la France, le pays des droits de l’homme, traite avec les terroristes qu’elle héberge sur son territoire et écarte les démocrates et progressistes tels que Haytham Manna. Comment expliquez-vous cette attitude contradictoire de sa part ?

-L’orientation incompréhensible de la France légitime ces questionnements. Je les ai posé moi-même à l’ambassadeur de France en Tunisie. Je lui ai dit aussi que s’ils ferment en France l’œil sur les agissements contre Haytham Manna c’est qu’ils autorisent sa liquidation pure et simple. Sont-ils capables de supporter un tel précédent, alors que Haytham reste un citoyen français qu’ils le veuillent ou non? Puis au nom de quoi ils le font ? Même si cela se produit ailleurs que sur leurs territoires, c’est avec leur bénédiction qu’il se fait ; et des comptes seront demandés à un moment donné. Je précise à ce propos que jamais cet opposant ou ceux de la tendance démocratique du « Conseil de coordination nationale » n’ont été reçus par les hauts responsables politiques pour échanger des ponts de vue sur la situation, alors que des personnes venues de nulle part l’ont été et à maintes reprises. Il paraît que ce qu’ils cherchent en France ce sont des Arabes de service qui vendent leur politique au détriment du peuple syrien et non pas des militants progressistes qui aiment leur pays et qui défendent les intérêts d’une société si riche par son passé et son histoire. N’est-ce pas la protection de l’entité sioniste qui est leur première priorité ? Sinon comment comprendre cette politique qui valse et qui donne le sentiment d’une grande incohérence. D’un grand mensonge qui fait honte notamment à une classe d’intellectuels français qui ne se voient plus dans cette image que donne leur pays.

 

-Est-ce qu’on peut comprendre par là que l’ensemble des démocrates dans les pays arabes, « responsables » des changements survenus dans certains d’entre eux, représentent une cible pour les grandes puissances qui veulent les corriger afin qu’ils ne récidivent plus ?

-Ces temps-ci ne sont pas ceux des démocrates. Ceux-là épousent les causes justes. Ce qui n’arrange pas la cause des puissances mondiales qui sont à la recherche d’une solution à leurs crises et pour lesquelles elles allument des guerres locales qui constituent une opportunité pour leurs usines et leur économie. Par conséquent, les peuples victimes de leurs visées passeront pour chair à canon, étant donné que ces puissances n’ont jamais lésiné sur les moyens pour arriver à leurs fins. Les démocrates arabes se leurrent parfois en croyant trop à la bonne parole. Il faut interroger les faits et faire le lien entre ce qui se passe dans l’ensemble du monde arabe. S’ils se désolidarisent entre eux, ils risquent de connaître à tour de rôle le même sort que connaissent les autres qui sont passés par là. Et les Tunisiens ne sont pas très loin de ces mauvaises expériences expérimentés ailleurs. Surtout si la classe dirigeante continue à faire preuve d’une certaine suffisance, évitant et repoussant ceux qui ne sont pas comme elle veut qu’ils soient. Une société pluraliste est pourtant le principe d’un Etat de droit. Mais si la peur de l’autre différent, cette fois-ci idéologiquement, continue à œuvrer dans une société donnée, celle-ci ne peut aller qu’à sa perte. L’avenir du monde arabe est chargé de menaces. Il est plus que jamais temps de se réveiller pour arrêter la dégringolade. Seulement cela demande une stratégie politique et une volonté d’un réel changement. Ce qui manque terriblement.

 

-Est-ce qu’il existe une coordination étroite entre les militants des droits de l’homme dans le monde arabe pour faire face à ce complot tissé contre les démocrates et contrecarrer ces menaces qui pèsent sur eux?

-Si coordination il y a, elle n’est pas si étroite que cela. Parfois, on ne voit pas plus loin que son nez. Alors qu’on a à craindre des assassinats politiques ici ou là dans un monde arabe qui connaît beaucoup de turbulences. Ainsi, si un autre événement comme celui qui a emporté Chokri Belaid arrive à se produire, qu’est-ce qu’on fera à ce moment-là? Par les temps qui courent rien n’est improbable et notre solidarité est plus que jamais sollicitée. Il y va de l’intérêt de tous.

 

Le Temps, 30-06-2013

 

 

 

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