COMMISSION ARABE DES DROITS HUMAINS

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2013-10-25

Ennahdha partira quand-même, faute de n'avoir pas choisi, à temps, de rester - Habib Dlala

 

Aujourd’hui, le mouvement Ennahdha, pour avoir choisi de gouverner et de se nicher dans les organes vitaux de l’Etat, alors que le scrutin du 23 octobre l’a porté au pouvoir seulement pour rédiger une constitution «révolutionnaire» et préparer les prochaines élections, risque de compromettre son avenir politique ou d’entraîner le peuple, qui craint pour sa survie et la survie de ses enfants, dans un cycle de violence généralisée. 

On a tout lu et entendu sur les torts du pouvoir en place. Il resterait toujours à souligner cette étrange politique qui consiste à ne pas vouloir s’inscrire dans le contexte de crise profonde qu’il a lui-même créée et à refuser de faciliter les rapprochements et les compromis sociopolitiques nécessaires à la résorber. 

Car, sous-estimer le top «prismatique» d’une crise politique aujourd’hui généralisée, c’est se voiler la face et fuir ses responsabilités. Ignorer les risques qui pèsent sur l’économie et les finances du pays ne suffit pas à éviter une faillite jugée inéluctable et qui menace de balayer toutes les positions acquises par le mouvement Ennahdha et de le mener au naufrage. Faire le lit du terrorisme en couvrant de son laxisme le jihadisme et ses prédicateurs ne fait que précariser la légitimité de ceux-là mêmes qui gouvernent aujourd’hui le pays.  Ramener les objectifs de la révolution à un projet de société archaïque « ikhouanisée » coupée de ses racines historiques locales relève d’un sectarisme religieux anachronique et sans perspectives. Enfin, persister à réduire les Tunisiens, hommes de culture, journalistes, opposants politiques, défenseurs de la modernité et des droits de l’homme ou simples citoyens à des mécréants, communistes sans foi, libertaires séditieux ou contre-révolutionnaire comploteurs, est une supercherie qui ne résistera pas à la physique du temps. 

Mais plutôt que d’analyser les raisons profondes d’une crise révélée au grand jour par les événements d’Egypte et par l’assassinat politique de feu Mohamed Brahmi, demandons-nous quels jeux de stratégie et quels scénarios sont mis à l’épreuve face à cette crise?

Sans entrer dans les détails, il conviendrait de ramener les jeux de stratégie qui agitent la scène politique à quatre scénarios qu’on peut grouper en deux binômes, à l’origine de deux bras de fer successifs :
- Le premier scénario, celui du mouvement Ennahdha, consiste à refuser d’admettre ses échecs, à s’accrocher au pouvoir et à ignorer les revendications exprimées par les organisations nationales, les partis politiques, la jeunesse tunisienne (Tamarrod), les femmes libres (Harayer Tounès) et plus généralement la société civile. La mise en œuvre de cette stratégie dépendrait de trois conditions:

1.     Redonner la vie à une ANC amputée d’une soixantaine de ses membres et séparée de sa tête; 
2. Arranger à sa convenance la constitution ainsi que la composition de la haute instance électorale et le code électoral.

3. Mettre fin au « sit-in du départ » organisé par ceux qu’on qualifie de comploteurs contre-révolutionnaires, ennemis de la légitimité et partisans du vide institutionnel et de l’anarchie;
En réalité, aucune de ces conditions n’est réalisable dans un contexte économique et sécuritaire désastreux. 


Dangereux pour le pays, ce scénario l’est aussi pour celui qui l’adopterait unilatéralement et l’imposerait de manière coercitive à tourtes les forces politiques du pays.

- Le deuxième scénario pousserait le mouvement Ennahdha à reconnaitre ses échecs, à accepter dans l’immédiat la formation d’un gouvernement de compétences nationales non-partisanes, à mettre fin au mandat des constituants pour avoir failli à leurs engagements vis-à-vis du peuple. Les modalités constitutionnelles et juridiques seraient immédiatement fixées de manière consensuelle pour assurer la continuité de l’Etat et l’impartialité de ses institutions. Ainsi la légitimité (déjà perdue) donnerait lieu à une union nationale consensuelle. Après quoi, le nouveau gouvernement aura la charge de conduire les affaires courantes et d’assurer la logistique électorale une fois le projet de constitution remanié et finalisé par un comité d’experts et soumis enfin, à l’approbation du peuple dans les meilleurs délais.

En clair, ce scénario, défendu par la société civile et les partis de l’opposition, amènerait Ennahdha à signer son acte de décès politique et aboutirait au démantèlement de ses structures, acculées tôt ou tard à répondre des faits et gestes accomplis depuis son accession au pouvoir. Assimilé par Ennahdha à un coup d’Etat (à l’égyptienne), ce choix préfigurera la fin de l’Islam politique en Tunisie et probablement dans l’ensemble des pays formant l’ arc (géopolitique) « Ikhouani » allant du Maroc à la Turquie.

Ces deux scénarios, aujourd’hui dépassés, prévalaient en fait à un moment où l’Egypte risquait de sombrer dans la guerre civile. Fort heureusement, l’initiative parrainée par l’UGTT a mis fin à ce premier bras de fer qui va évoluer vers un deuxième, mettant en jeu deux scénarios dérivés, apparemment plus conciliants. 

- Issus du deuxième scénario, le troisième cède à la non-dissolution de l’ANC mais exige la démission immédiate du gouvernement actuel et la limitation des prérogatives et de la durée de vie de l’ANC qui devrait compter, dans l’élaboration de la loi fondamentale, sur un comité formé d’éminents experts constitutionnalistes. Apolitique mais doté de toutes les prérogatives d’un gouvernement fort, le nouveau cabinet est censé, entre autres tâches, conduire le pays à des élections libres et transparentes, avec obligatoirement la remise en question des désignations partisanes des hauts cadres de l’Etat. Les contours de la troisième et dernière période transitoire devraient être définis rapidement par consensus après la démission de toute l’équipe gouvernementale en place qui assurera la gestion des affaires courantes jusqu’à la formation du nouveau gouvernement.

Plus conciliant, ce scénario élaboré par le quartet formé par le syndicat (UGTT), le patronat (Utica), la Ligue tunisienne des droits de l'homme et l'Ordre des avocats a bénéficié des faveurs de la quasi totalité des acteurs politiques et associatifs, et tout particulièrement du front du salut national groupant les deux principaux partis de l’opposition.

- Concocté par Ennahdha qui a accepté formellement l’initiative du quartet comme point de départ à une sortie négociée de la crise, le quatrième scénario prévoit la formation d'un gouvernement de compétences nationales après qu’un consensus sera trouvé autour de la  constitution, de l’instance supérieure électorale et du nouveau mode électoral. En attendant la formation du nouveau gouvernement dont les prérogatives seront limitées à l’organisation logistique des élections (gouvernement électoral ?!) ainsi qu’à la gestion de l’épouvantable bourbier économique et sécuritaire qui lui sera légué par la Troïka, l’ANC, bien qu’amputée d’une partie de ses membres, s’acquittera, comme si de rien n’était, de ses taches constitutionnelles, législatives et du contrôle du gouvernement et à ce titre, se réservera, logiquement, le droit de le dissoudre, sinon de le paralyser. La nouvelle équipe (de technocrates) ne sera pas à l’abri d’une motion de censure au cas ou il contrarierait la majorité des constituants, notamment en ce qui a trait aux désignations administratives partisanes déjà opérées.

Il est clair que ce scénario autorisera le mouvement Ennahdha de ne pas quitter le pouvoir avant d’avoir accompli la mission pour laquelle il a été élu, c’est-à-dire avant d’achever l’œuvre constitutionnelle qui pérennisera tant soit peu son projet. Il lui permettra de rester dans le champ politique de manière à préserver les positions acquises sur le terrain par un travail soutenu d’infiltration, et ce en prévision des élections à venir, et enfin de se mettre à l’abri des poursuites susceptibles de le neutraliser ou de l’anéantir (thèse du complot à l’égyptienne). 
En vérité, la peur de vivre une fin tragique comparable à celle connue par les frères musulmans d’Egypte a poussé le leader du mouvement à assurer lui-même le service de la barre, dans l’espoir de se maintenir à flot, sans porter préjudice au mouvement et, en même temps,  au réseau mondial des Frères musulmans. Prêt à sacrifier au besoin des alliés inutiles ou encombrants, et disposé à se rapprocher de son vrai rival, favori des intentions de vote et bon rassembleur, Ennahdha tente, tantôt de diviser le Front du salut national et le quartet, tantôt de les discréditer.  

Mais la principale manœuvre consiste à déplacer le deuxième (et dernier) bras de fer (qui se situe à la croisée du troisième et quatrième scénarios) du champ de l’exigence politique d’un départ immédiat et inconditionnel (temps court), à celui de la négociation favorable au  maintien (temps long). Alors, tant mieux si pour Ennahdha les négociations échouent : l’improductivité des médiateurs et de l’opposition les discréditera et le pouvoir n’y laissera que peu de plumes.

En fait, Ennahdha résiste au départ ; refuse le départ. Mieux encore, l’enjeu est de se maintenir au pouvoir avant et après les élections. Le durcissement à l’adresse des médias, la poursuite des désignations partisanes, les diversions créées occasionnellement autour de la montée du terrorisme et de la reprise des combats à Chambi apportent la preuve qu’aucune médiation, aucun compromis, maintenant et à l’avenir, ne seront acceptés. En l’absence d’un Al Sissi ou équivalent, Ennahdha voit mal comment on pourrait la pousser vers la sortie ; d’autant que la pression de la rue ne parvient toujours pas à déranger un pouvoir visiblement plus sensible aux intérêts de la confrérie qu’aux aspirations du peuple. 

A vrai dire, on a rarement vu un pouvoir politique se lancer dans un paradoxe aussi surprenant que stérile. La voracité de ceux qui le détiennent aujourd’hui dans notre pays et leur mépris de l’autre, mort (pour la partie) ou vif, les ont réduits à l’isolement politique. Or, quand on est seul contre tous, penser pouvoir réussir son projet 1/ sans la classe laborieuse structurée par l’UGTT, 2/ sans le patronat réuni autour de l’UTICA, 3/ sans les élites intellectuelles, 4/ sans la société civile, 5/ et sans les partis politiques libéraux et progressistes, n’est qu’une chimère. Penser pouvoir faire voter une constitution digne du peuple et de sa révolution par une ANC qui marche sur une seule jambe est une erreur monumentale. A moins que l’on compte instaurer un régime dictatorial centralisateur.

Pourtant, le chef du parti et sa hiérarchie jusqu’ici disciplinée,  tentent de gagner du temps dans l’espoir que la grogne populaire s’apaise, que les bras des manifestants tombent, que les médiations s’effritent, que les médias se lassent, que l’unité de l’opposition se disloque, que l’initiative du quartet échoue contre l’intransigeance et l’obstination, et que de nouvelles initiatives sans envergure ou plans parasites naissent et meurent sans créer de vagues. 

En définitive, la grande question que posent aujourd’hui tous ceux qui ne se reconnaissent pas dans le mouvement Ennahdha est la suivante : Ennahdha, partira, partira pas ? La réponse n’est pas simple même si l’islamisme politique est d’ores et déjà condamné à partir. Or la stratégie apparente de la majorité au gouvernement est, ni plus ni moins, le maintien de « la légitimité » jusqu’à la fin de la mission de la constituante, juste à la veille du démarrage du processus électoral. Peu importe le « B souverain » et ses perspectives négatives, la cherté de la vie, le stress social et la marginalité, l’extra-légalité dans tous ses états, l’insécurité des citoyens et le harcèlement des leaders d’opinion et des militants. Pour une fois, la stratégie apparente du parti du mouvement Ennahdha n’est pas très éloignée de sa stratégie latente, celle qui consiste à se maintenir au pouvoir le plus durablement possible et à n’importe quel prix et ce afin de réaliser un projet de changement social fondé sur les préceptes d’un Islam politique importé. 

Pourtant, en dehors de la citadelle nahdhaoui, le départ du gouvernement actuel est jugé nécessaire au redressement de l’économie, au rétablissement de la concorde sociale, à la sécurité de la population et du territoire. La bonne transition qu’assurera un cabinet indépendant dirigé par un chef de gouvernement apolitique, de préférence un financier chevronné, seule compétence adapté au contexte, ouvrirait la voie vers un cycle démocratique pérenne.

Sans renier le droit d’Ennahdha à l’existence, les Tunisiens, rongés d’inquiétude, ne souhaitent pas que le départ de son gouvernement soit provoqué par un nouveau désastre sécuritaire ou par la faillite de l’économie et l’asphyxie financière de l’Etat. Ce scénario de l’extrême, produit de l’obstination et de la déraison, serait le cinquième qui s’ajouterait aux précédents et qui pourrait conduire à l’explosion sociale et à toutes les formes de violence et d’ingérence. 

A moins qu’un marché secret, béni par les chancelleries occidentales, ne soit conclu entre les principales forces rivales.

A moins que la Troïka et surtout Ennahdha ne perdent leur cohésion suite aux divergences internes et aux défections, au point d’accepter la feuille de route du quartet dans son intégralité. 
Quoi qu’il en soit, ce pouvoir, qui n’a rien fait pour rester, fait tout maintenant pour ne pas partir. Mais les temps sont parfois détestables. Il partira quand-même, faute de n’avoir pas choisi, à temps, de rester.

 

 

 

 

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