COMMISSION ARABE DES DROITS HUMAINS

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2014-03-03

Violette Daguerre / Interview à Business News

 

Violette Daguerre, présidente de la Commission Arabe des Droits Humains, s’est installée en Tunisie, depuis peu. Elle y assure avec d’autres acteurs de la société civile le rôle de ce qu’elle désigne comme le « contrepoids au pouvoir ». Libanaise d’origine, Mme Daguerre a choisi un parcours militant, suite à l’expérience de « l’exil involontaire», à laquelle elle a été confrontée lorsque la scène politique libanaise a connu les premières prémices de la guerre civile qui l’agite encore.
A Business News, Violette Daguerre a accordé l’interview qui suit :

-Madame, dans le cadre de vos déplacements et de vos actions, vous êtes souvent en relation étroite avec la politique, le pouvoir et leurs nombreuses caractéristiques. La scène politique tunisienne, comment la percevez-vous ?

-Peu avant les élections, un journaliste m’a posé une question relative à la situation politique à venir. J’ai répondu ceci : « J’ai une crainte pour ce pays qui trace son chemin vers la démocratie. J’ai peur qu’il ne soit touché par cette maladie consistant en une altération de son unité ». Certes vous n’avez pas en Tunisie une multiplicité de religions qui pourrait générer des fragmentations au sein du tissu social, mais certains peuvent utiliser les querelles idéologiques, voire les accentuer afin de rentrer vers ce corps sain de l’intérieur et de l’affecter. Cependant, j’avais anticipé, de par ma connaissance, des différents scénarii politiques, les développements survenus en Tunisie, malgré sa situation moins stratégique que celle d’autres pays et malgré le manque en ressources naturelles en comparaison avec des contrées voisines. Certaines parties ont utilisé la religion. Comme des marionnettistes, ils ont essayé d’amadouer la société tunisienne et d’affaiblir l’image de l’Etat. Des pays du Golfe ont, à mon sens, financé ces projets d’invasion d’un type nouveau.

-Constitution, justice transitionnelle, loi électorale, quel regard apportez-vous sur ces piliers de la démocratie à bâtir ?

La Constitution, malgré quelques lacunes, demeure assez moderne à plusieurs égards. La justice transitionnelle qui doit être de mise, aussi, en Egypte, en Libye et plus tard en Syrie a été instaurée en Tunisie, malgré les différentes problématiques y résidant. Quant aux élections, elles seront assez décisives pour le pays. Plusieurs questions se posent : laissera-t-on l’argent politique y prendre place ? Des forces extérieures en influenceront-elles l’aboutissement ? Ou ce peuple sera-t-il conscient des enjeux, afin de définir les priorités et mettre en avant ceux qui dirigeront au mieux le pays. Ceci se passera en adéquation avec le contexte politique général dans les pays arabes environnants. La Tunisie a été un exemple, et c’est pour cette raison qu’il est important de le surveiller de près. C’est pour cette raison, qu’il est important de mettre loin de tout risque les prochaines élections. Les partis politiques ne seront pas les seuls acteurs de cet événement majeur, la société civile le sera aussi.

-Travaillez-vous en Tunisie en collaboration avec les officiels ou avec la société civile uniquement ?

-Je ne travaille pas avec les officiels. D’abord, parce qu’ils n’ont pas besoin de moi et ensuite parce qu’ils n’ont pas su être à l’écoute. J’aurai aimé pouvoir assurer mon rôle d’intermédiaire en termes de Droits de l’Homme, mais je n’ai pas trouvé d’écoute auprès de ceux à qui je me suis adressée. Je suis passée à d’autres priorités pour ne pas perdre mon temps. Je venais en Tunisie pendant les années Ben Ali, pour défendre ceux que le régime oppressait et parmi eux les islamistes. J’ai sollicité certains pour plusieurs dossiers, mais aucun retour n’a été donné aux différentes démarches que j’avais entreprises pour aller vers eux.

-En tant que défenseuse des libertés et militante pour leur respect, quel topo pouvez-vous dresser de la scène tunisienne ?


-Je gère, en ce moment, le dossier de ceux qui ont été diabolisés après la révolution et présentés comme les assassins des martyrs qu’a faits ce soulèvement populaire. Autour de ce sujet, réside une certaine gêne encore. Je sens qu’il y a un malaise même sur le plan médiatique pour aborder cette problématique et évoquer certains noms connus sous Ben Ali aujourd’hui sous les verrous. Il faut se poser la question quant à l’implication de ces personnes dans les événements sanglants d’après la révolution. Il ne faut pas que ces dirigeants soient emprisonnés des années durant pour avoir simplement servi leur pays à un moment de l’Histoire. Des ministres sous Ben Ali, vivent en toute liberté à l’étranger, d’autres jouissent de la leur en Tunisie. Alors pourquoi certains demeurent-ils en prison ? La justice doit être transitionnelle et non pas vengeresse. Elle ne doit pas non plus être sélective. C’est là qu’intervient le rôle de la justice, à l’impartialité souvent décriée de l’intérieur même de ce corps de métier respectable.

-Etes-vous en contact avec ces prisonniers?

-Oui, samedi 22 février, je me suis rendue à la prison d’El Mornaguia. J’y ai rencontré dix personnes, dont Rafik Hadj Kacem, ancien ministre de l'Intérieur et du Développement local, l’ancien ministre de l’Environnement, Nadhir Hamada et plusieurs autres cadres sécuritaires connus sous Ben Ali. Il s’agit de près de quarante deux personnes concernées par des audiences et des traductions en justice. Ces gens sont très affectés par l’emprisonnement. Ils sont malmenés dans les rouages de la justice à travers plusieurs procès. Ils sont jugés responsables d’avoir donné l’ordre de tirer sur les manifestants. Mais même les avocats dans leurs plaidoyers n’ont pas été en mesure de définir clairement la teneur de l’implication de ces accusés. Le peuple tunisien n’est toujours pas à même de savoir clairement ce qui s’est passé pendant la révolution. Il ne faut donc pas tenir ces gens pour potentiels responsables, sans preuves, dans le simple but d’en faire des symboles ou des trophées illustrant la réussite de la transition politique.

-Pourtant vous êtes réputée pour avoir connu Moncef Marzouki, durant « son exil » français. N’avez-vous pas interpelé le militant des Droits de l’Homme qu’il était, dans le cadre de la gestion de ces dossiers ?

-Oui j’ai sollicité le président de la République. Et oui, pour certains cas, il a bien voulu agir. Cependant, Moncef Marzouki oscille entre le militant des Droits de l’Homme qu’il a été et ses fonctions actuelles à la tête de l’Etat. Il ne sait plus sur quel pied danser. La rupture avec le régime syrien est l’illustration de cette ambivalence. Moncef Marzouki avait décidé de rompre les relations avec le régime de Bachar sans en peser les conséquences, sans penser aux Tunisiens vivant en Syrie, ni à aux Syriens résidant en Tunisie. La Tunisie n’a, par ailleurs, pas empêché des jeunes partis par milliers pratiquer ce qu’ils appellent le jihad en terres syriennes. Des jeunes filles sont parties pour un Jihad d’une autre nature, donner du plaisir à ces pseudo-combattants. Malgré les différents démentis dans ce sens, j’atteste, en connaissance de cause, qu’il y a bien des Tunisiennes parties pour le Jihad ennikah. Pour revenir à Moncef Marzouki, il a eu la volonté d’isoler Bachar Al Assad et son régime. Il voulait probablement contribuer à perpétuer l’exemple du soulèvement populaire tunisien. Mais ce genre de transposition n’est pas possible, compte tenue des différents contextes dont celui géographique. Il aurait mieux valu aider la Syrie à aller dans le sens de la transition non violente. Je reste mitigée quant à pareille décision venant de la part de Moncef Marzouki. A-t-il été poussé à cela, par un agenda politique qui lui a été dicté ? A-t-il décidé cela de lui-même ? Je ne sais guère.

-Vous qui avez été visionnaire dans votre réponse à un de nos confrères peu avant les élections, comment voyez-vous la Tunisie, d’un point de vue politique d’ici quelques années ?

-En Tunisie la situation va vers le meilleur, mais la vigilance est de mise afin de ne pas effectuer un bond vers l’arrière et mettre en danger les efforts effectués d’une manière rapide. C’était le cas dans des pays disposant des armées les plus fortes parmi les pays arabes, à savoir l’Egypte, l’Iraq et la Syrie. Je reste sur ma garde, malgré les différentes évolutions en termes de transition, de pluralisme et d’avancement dans le cadre de plusieurs sujets dont ceux en relation avec la femme. En comparaison avec d’autres pays arabes, la situation en Tunisie est moins complexe. Mais tous les efforts doivent être déployés notamment par la société civile, pour préserver ce modèle qu’a été votre pays.

Inès OUESLATI

 

27/02/2014 19:59

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